La Magicienne
Gravures et Ateliers
Qu’est-ce que la linogravure ? Une technique entre tradition et modernité

La linogravure est une technique artistique qui m’a séduite dès que je l’ai découverte : le geste de creuser le lino, l’attente avant de soulever le papier, la surprise de l’impression qui apparaît… à chaque fois, je suis émerveillée. Cette magie, je la retrouve à chaque tirage — c’est même elle qui a donné son nom à mon travail : La Magicienne.
Si cette technique vous intrigue autant qu’elle m’a conquise, découvrez dans cet article son histoire et les grandes étapes de création d’une linogravure.
Un peu d’histoire
La linogravure fait partie des techniques dites de taille d’épargne, ou d’impression en relief, comme la gravure sur bois. Le principe : on retire de la plaque (linoléum ou bois) les parties du dessin que l’on ne souhaite pas imprimer. Ce sont les parties restées en relief, une fois encrées, qui donnent l’image finale. On appelle cette impression finale linogravure (en la confondant avec la technique) ou estampe qui est un terme plus général pour toutes ces techniques d’impression apparentées.
Bien que jeune, la linogravure est l’héritière d’une technique bien plus ancienne : la gravure sur bois, apparue en Chine au 7ème siècle pour imprimer livres et images religieuses, puis arrivée au Japon où elle devient un art majeur au 17ème siècle — vous connaissez sans doute La Grande Vague de Kanagawa d’Hokusaï, qui date de cette époque. En Europe, cette technique se développe de son côté à partir du XIIIe siècle.

La linogravure, elle, naît au début du 20ème siècle, à partir d’un matériau inattendu : le linoléum, inventé en 1860 par un écossais, Frederick Walton, comme revêtement de sol créé à partir de matières entièrement naturelles et écologiques (huile de lin, farine de pin, de poudre de liège et de résines appliqués sur un support en toile de jute). Résistant et abordable, il séduit rapidement les artistes — notamment ceux du collectif Die Brücke à Dresde en 1905, à l’origine de l’expressionnisme. Plus simple à graver que le bois, il permet des visuels graphiques et dynamiques aux couleurs tranchées.
D’abord perçue comme une technique d’apprentissage réservée aux étudiants en art, la linogravure se démocratise dans les années 1920 : son esthétique correspond bien à l’esprit de vitesse et de modernité de l’époque. Des artistes de renom comme Matisse, Picasso ou Kandinsky se sont emparés de cette technique.



D’autres artistes majeurs (même s’ils sont moins connus) lui ont aussi donné ses lettres de noblesse. Je vous encourage à les découvrir : Edward Bawden, Sybil Andrews, Claude Flight, Frances Gearhart, Leopoldo Mendez, William Rice et Lill Tschudi.
Le procédé étape par étape
Le dessin préparatoire
C’est bien sûr la première étape. La difficulté est d’apprendre à raisonner en pur noir et blanc : ce qui sera évidé restera blanc sur le papier, tandis que ce qui restera en relief apparaîtra en noir, ou dans la couleur choisie.
Il faut aussi prévoir que le dessin devra être reporté en mirroir sur le lino : l’impression fonctionne comme un tampon, l’image sera donc imprimée inversée par rapport au dessin gravé.
On peut réaliser son dessin sur papier, sur tablette… ou directement sur le lino si on se sent suffisamment à l’aise.

La gravure de la plaque de linoléum
Avant de graver, il faut reporter son dessin sur la plaque. Personnellement, j’aime bien le décalquer à l’aide d’une feuille de carbone et d’un bon stylo, ce qui donne des traits suffisamment marqués pour bien s’y retrouver. Mais un papier calque et un crayon de bois fonctionnent tout aussi bien. Il m’arrive aussi de repasser sur les traits de mon dessin ainsi décalqué avec un feutre noir, afin de mieux distinguer le dessin – il faut dans ce cas bien retirer l’encre du feutre avant la prochaine étape, avec de l’alcool ou du dissolvant.


Une fois le dessin reporté, on grave la plaque à l’aide de gouges — il en existe de nombreuses formes, fines ou larges, en V ou en U. Il faut bien évider autour du dessin, car ce sont les parties restées en relief qui seront imprimées. Avec l’expérience, le geste devient plus fluide et on apprend à maîtriser la profondeur nécessaire à une belle impression.

L’encrage
On étale l’encre sur une plaque de verre à l’aide d’un rouleau. Il existe des encres dédiées à la gravure en relief, à l’eau ou à l’huile — les secondes sont généralement plus qualitatives, et certaines se lavent même à l’eau. Le choix du rouleau compte aussi : il doit être ferme dans l’ensemble mais souple en surface, pour un encrage homogène.
L’idéal est d’appliquer plusieurs couches fines et régulières, afin d’éviter que l’encre ne s’accumule dans les creux et ne fasse disparaître les détails à l’impression. La quantité d’encre dépend surtout du papier utilisé et de la méthode d’impression : un papier fin ou une impression à la presse demandent généralement moins d’encre.

L’impression (à la presse ou à la main)
Une fois le lino encré, on pose le papier dessus, en ayant pris soin de repérer précisément son positionnement. On peut ensuite imprimer à la main, à l’aide d’une cuillère en bois ou d’un baren — et d’un peu d’huile de coude 😉 — ou utiliser une presse, à levier ou à rouleau (le top du top), qui offre une pression plus forte et homogène.
Et puis vient le moment que je préfère entre tous : celui où l’on soulève délicatement le papier du lino, et où l’estampe se révèle enfin. C’est ce petit instant de magie, à chaque fois renouvelé, qui donne tout son sens au nom de mon travail.




Et si je veux réaliser une estampe en plusieurs couleurs ?
Le principe reste le même, mais les choses se compliquent un peu. Trois techniques principales existent :
- Plusieurs plaques : on grave une plaque par couleur, puis on les imprime successivement sur le même papier. Elles doivent être parfaitement calées entre elles.
- La plaque perdue (ou technique de réduction) : on grave une première fois la plaque pour la couleur la plus claire, on l’imprime, puis on grave à nouveau la même plaque, autant de fois que de couleurs à superposer, en ajoutant progressivement des détails. On imprime en général du plus clair au plus foncé. À la fin du processus, la plaque est « perdue » : impossible de réimprimer l’estampe complète par la suite.
- La technique du puzzle : pour juxtaposer les couleurs, on découpe la plaque en plusieurs morceaux, on encre chacun dans la couleur voulue, puis on reconstitue le puzzle avant d’imprimer.
Il faut bien sûr en amont, au moment de la conception du dessin, le décomposer en plusieurs tracés, un par couleur.
Linogravure multi-plaques

Linogravure « puzzle »

Ce qui rend chaque estampe unique
Contrairement à une reproduction industrielle, une estampe issue de la linogravure n’est jamais tout à fait identique à sa voisine, même au sein d’un même tirage. C’est la conséquence naturelle d’un travail entièrement manuel, en particulier au moment de l’encrage. Et c’est justement cette trace de la main humaine, ces infimes variations, qui donnent à chaque pièce sa valeur.
Car même en tirant plusieurs exemplaires d’une même plaque – je fais en général des éditions limitées de 30 pièces, chaque estampe reste unique : la quantité d’encre déposée et la façon dont elle est répartie varient légèrement à chaque passage, et ce léger aléa donne à chaque tirage sa propre personnalité. Deux estampes issues du même dessin, de la même plaque, resteront malgré tout deux pièces uniques.
C’est aussi ce qui permet de proposer de véritables œuvres d’art à des prix accessibles : en réalisant un tirage en série, on peut multiplier les exemplaires d’une même création, tout en gardant l’authenticité et les variations propres à une véritable peinture. C’est toute la magie de la linogravure : reproduite en série, mais toujours unique.
Autre avantage de cette technique : une même plaque peut être imprimée dans différentes couleurs, offrant ainsi plusieurs versions d’une même œuvre, chacune avec sa propre identité.

Pour aller plus loin
Vous l’aurez compris, la linogravure est bien plus qu’une simple technique d’impression : c’est un savant mélange de patience, de geste manuel et d’un petit brin de magie qui opère à chaque tirage. Un moment hors du temps.
Vous avez eu un coup de cœur pour cet univers ? Découvrez mes créations dans la boutique — chaque estampe y est unique, à l’image de ce que vous venez de lire.
Envie de vivre cette magie par vous-même ? Je vous propose des ateliers d’initiation à la linogravure, où vous repartirez avec votre propre création, gravée et imprimée de vos mains. Aucune expérience artistique n’est nécessaire : seulement l’envie de découvrir.

